Les tulipes de Keukenhof  (photo Anne Heuser de Pixabay)

La tulipe

Star des jardins et des vanités

La tulipe a toujours fasciné les hommes par la beauté de ses couleurs et de ses formes. On devrait d’ailleurs parler plutôt parler d’elle au pluriel, tant elle présente de variétés. Originaires des contreforts des hautes montagnes d’Asie centrale, les tulipes sont descendues peu à peu dans les plaines.

Au XIe siècle, Omar Khayyam, dans ses Quatrains, compare une coupe (de vin) à la tulipe : Imite la tulipe qui fleurit au Norouz (nouvel an persan, début du printemps) ; prends comme elle une coupe dans ta main, et, si l’occasion se présente, bois, bois du vin avec bonheur, en compagnie d’une jeune beauté aux joues colorées du teint de cette fleur, car cette roue bleue (le ciel), comme un coup de vent, peut tout à coup venir te renverser.

Les tulipes passent de l’Iran à l’Empire ottoman où elles suscitent un vif engouement. Au XVIe siècle, elles arrivent en Europe. Elles trouvent leur place dans les jardins des riches demeures, où elles côtoient d’autres trésors, comme les couronnes impériales d’Asie centrale, les pivoines de la péninsule balkanique, les tournesols d’Amérique, ou les figuiers de Barbarie du Mexique. Au XVIIe siècle, la tulipomanie s’empare des Provinces-Unies (les Pays-Bas actuels) où les prix des bulbes de tulipes atteignent des sommes incroyables. Cette bulle spéculative éclate en février 1637. Les prix s’effondrent et des fortunes colossales disparaissent. La tulipe, symbole de luxe, devient aussi celui de la folie des hommes. Elle est la fleur par excellence des Vanités, ces peintures où fleurs épanouies, richesses, instruments de musique, sabliers ou montres, côtoient le crâne, symbole de mort. Le retour à la normale démocratise la fleur. Les jardiniers hollandais continuent leurs recherches sur la tulipe et en créent toujours de nouvelles variétés. Les Pays-Bas sont actuellement les premiers producteurs mondiaux de tulipes.

Un joyau venu d’Orient

Nous connaissons bien nos tulipes des jardins, un peu moins bien les tulipes sauvages dites botaniques. Il en existe une dizaine d’espèces en France. Une des plus connues est la tulipa sylvestris ou tulipe des vignes. De la famille des Liliacées, c’est une plante vivace bulbeuse qui fleurit généralement en mars. La fleur est jaune vif, solitaire et odorante. Elle présente trois sépales et trois pétales (comme chez les autres tulipes). Cependant, ici, sépales et pétales ne sont pas identiques. Les sépales sont un peu plus étroits que les pétales, et ils ont tendance à se courber vers l’extérieur de la fleur, alors que les pétales restent plutôt courbés vers l’intérieur. La tige, droite et fine, présente deux à trois feuilles lancéolées. Le fruit est une capsule plus longue que large. La reproduction se fait essentiellement par des bulbilles donnant naissance à de nouveaux bulbes. La production de graines est très faible. Cette tulipe, actuellement menacée, est protégée.

A remarquer les sépales plus étroits que les pétales.

Tulipes des vignes, photo Frauke Riether de Pixabay

L’indigénat des tulipes botaniques présentes en France est actuellement discuté. Ainsi, la tulipe d’Agen, à la fleur rouge, serait originaire du Nord-Ouest de l’Iran. La tulipe des vignes viendrait, elle, d’Asie mineure. Plus de cent cinquante espèces de tulipes s’épanouissent toujours dans les vallées et les montagnes de Turquie et d’Iran. Ces tulipes sauvages séduisent ceux qui les découvrent par leur couleurs vives, rouges, oranges ou jaunes.

Au XVe siècle, le sultan Mehmet II fait construire le palais de Topkapi. Celui-ci est entouré d’immenses jardins, descendant en terrasse vers la Corne d’or et le Bosphore. L’arrière petit-fils de Mehmet, Soliman le Magnifique, embellit encore ces jardins. Des tulipes hybrides, créées à partie des tulipes sauvages sont alors créées. Les plus recherchées présentent des pétales longs et pointus. Les céramiques, les tapis et la poésie de l’Empire ottoman utilisent le motif et le thème de la tulipe.

Les tulipes parviennent en Europe au XVIe siècle, peut-être par l’intermédiaire de Ghiselin de Busbecq, ambassadeur du Saint-Empire auprès de la cour d’Istanbul. Il faut, en tout cas, retenir le nom de  Charles de l’Écluse (Carolus Clusius), botaniste de renom, en charge à partir de 1573 du jardin de l’Empereur à Vienne. Clusius contribue très largement à la diffusion des tulipes. Sa position lui permettant d’accéder aux spécimens botaniques ramenés d’Orient par les ambassadeurs, il peut décrire les nouvelles plantes à ses correspondants européens. Il reçoit et écrit, en effet, quantité de lettres, souvent accompagnées de graines ou de bulbes. Clusius  finit ses jours à l’université de Leyde (Provinces-Unies) où il met à profit ses connaissances pour créer un jardin botanique. C’est là qu’il établit une classification des tulipes, basée sur la couleur des fleurs ainsi que sur la disposition des feuilles et des pétales.

Vanité des vanités

Au XVIIe siècle, la culture des fleurs est à la mode en Europe. Horticulture et botanique permettent la création de magnifiques jardins destinés à renforcer la gloire de leurs propriétaires. Il est de bon ton pour les princes allemands de suivre l’exemple de l’Empereur Rodolphe II et de monter leurs propres collections. Les nouvelles fleurs sont trop fugaces aux yeux de ces riches propriétaires. Ils en veulent des représentations pérennes afin de montrer l’éclat de leurs collections florales à leurs visiteurs. Ils demandent à des artistes de constituer pour eux des florilèges ou livres de fleurs, en fait des collections d’images de fleurs.

La tulipomania s’empare des Provinces-Unies. Les tulipes panachées, dites flammées ou  cassées, atteintes en fait du virus de la mosaïque, sont très prisées. Les bulbes de la Semper Augustus, flammes rouges sur blanc, ou de la Vice-Roi, flammée de lilas, se négocient à prix d’or.  Les engagements d’achat, faits en hiver, expirent au moment de la livraison des bulbes, ce qui permet à certains de spéculer sur une flambée des prix. Les acheteurs ont besoin d’être guidés dans leurs achats. Jakob Marrel, un artiste talentueux et ambitieux, veut profiter de l’occasion pour gagner quelque argent en réalisant un Livre des tulipes. Fidèle aux courants artistiques et symboliques de son époque, il ajoute insectes, escargots et coquillages à ses représentations commerciales de tulipes. Il veut ainsi rappeler la vanité des passions humaines. D’ailleurs, le livre date de la fin des années 1630, la crise va ou a déjà éclaté. Tout est bien vanité, décidément.

Marrel a travaillé à Utrecht avec Jan Davidszoon de Heem et peint à merveille guirlandes de fleurs, grands bouquets et vanités. Dans ses œuvres, les tulipes sont partout, à côté d’autres fleurs qui n’apparaissent d’ailleurs pas forcément dans les jardins au même moment. Peu importe ! Les peintres se soucient plus du symbolisme des fleurs que du rythme des saisons.

Vanité de Jakob Marrel

Vanité de Marrel, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe

Une star toujours incontestée

Les tulipes sont surtout pollinisées par les coléoptères, une pollinisation assez peu efficace. Il est plus rapide de les multiplier par division des bulbes. Les hommes ont donc joué un rôle important dans le développement des tulipes à l’échelle du Globe. Les jardiniers européens se sont lancés dès le XVIe siècle dans des croisements pour développer des couleurs et des formes inédites. Tulipa × gesneriana, ou tulipe des jardins, a engendré la majorité des variétés actuelles. Cet hybride ancien a été créé à partir de plusieurs espèces proches, dont la principale est Tulipa suaveolens, originaire de la steppe eurasienne.

On compte aujourd’hui plusieurs milliers de variétés de tulipes, provenant pour la plupart des Pays-Bas. Quinze divisions ont été définies pour les classer. Les tulipes Greigii, proches des botaniques, se distinguent par leur feuillage aux bords ondulés gris-bleu, panachés de brun. Voyons encore deux autres groupes que j’aime particulièrement. Les tulipes Rembrandt blanches, jaunes ou rouges, sont marquées de rayures ou de flammes noires, brunes, bronze ou pourpre. Le virus de la mosaïque n’y est plus pour rien, elles sont saines. Les tulipes Perroquet possèdent, elles, des pétales tordus et ébouriffés, du plus charmant effet au jardin.

La tulipe symbolise l’amour, avec toutes ses nuances. Jaune, elle représente un amour sans espoir ; pourpre,  la royauté ; blanche, le pardon ; rouge, l’amour parfait. Un petit avertissement d’usage s’impose, cependant : les bulbes de tulipes sont toxiques. Leur ingestion provoque troubles cardiaques et empoisonnements, tandis que leur contact peut être la cause d’une inflammation douloureuse. Que cela ne vous empêche pas de profiter, au printemps, du ballet aérien des tulipes balancées par le vent !

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