Le bleu charron
Un petit air d’antan
Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un pigment bien particulier, le bleu charron ou bleu charrette, qui a donné son nom à une couleur bleue. Vous l’avez compris, c’est un bleu que l’on appliquait autrefois sur les charrettes. Il pouvait recouvrir aussi d’autres moyens de transport et certains éléments d’habitation. Les paysans l’utilisaient, en effet, pour se prémunir des insectes, dont il fallait bien protéger aussi les vaches et les chevaux. Le bleu fait certes partie des couleurs froides qui, contrairement au rouge, au jaune ou à l’orange, n’attireraient pas les bestioles. Le secret du bleu charron, cependant, réside ailleurs, dans les éléments nécessaires autrefois à sa fabrication. Ce bleu paysan est relativement incertain. Suivant la quantité de pigments et les procédés de fabrication utilisés, il peut prendre divers tons, clairs ou foncés. Vincent van Gogh, déjà évoqué avec le cyprès, a découvert en juin l888 les bleus de la Méditerranée et a joué avec les couleurs pour souligner les contrastes qu’offre la nature provençale entre ciel, terre et mer. Il a même représenté des charrettes bleues ! Plus récemment, René Barjavel a repris le thème de la charrette bleue dans un de ses livres. Décidément, le bleu charron semble indémodable. Les fabricants proposent le pigment en pots ou en sachets et certains artisans reprennent une recette ancestrale pour peindre en bleu volets ou charrettes décoratives. Nous n’en avons pas fini avec les charrettes bleues !
Le bleu du monde paysan
Le bleu charron vient de la terre et de mère Nature. Il est né d’une plante crucifère, Isatis tinctoria, plus connue sous les noms de Guède ou de Pastel des teinturiers. C’est une bisannuelle. Ses feuilles forment d’abord une rosette de feuilles basales avant de se dresser la seconde année le long de tiges qui peuvent atteindre 1, 50 m de haut. Lorsqu’on les frotte, une odeur de radis s’en dégage. Les fleurs, petites et jaunes, forment des inflorescences en forme de grappes. Originaire d’Asie centrale, Isatis tinctoria s’est implantée solidement dans le reste du monde. Actuellement, on la considère même comme invasive dans certaines régions. Les vertus tinctoriales de ses feuilles ont été très tôt remarquées par les hommes. Il suffit de les piler pour en faire sortir un suc qui bleuit au contact de l’air, un procédé qui a été employé dès le Néolithique. Des auteurs romains, dont Jules César, racontent avoir vu des Barbares au visage teint de bleu. Cette couleur barbare, a longtemps été méprisée. Le livre Bleu de Michel Pastoureau raconte la lente ascension du bleu au cours du Moyen Age européen. Au XIIIe-XIVe siècles, la culture de la Guède se répand en Picardie, en Normandie et dans le Midi toulousain, où elle fait la fortune de certains. Les feuilles des plants de première année sont broyées à la meule pour obtenir une pâte qu’on laisse fermenter, c’est le fameux pastel. On forme ensuite avec cette pâte des boules grosses comme le poing appelées coques. C’est de là que vient l’expression Pays de Cocagne (le triangle Albi-Carcassonne-Toulouse). Quand elles sont bien déshydratées, les coques sont transportées et commercialisées pour servir à la préparation de la matière tinctoriale (ou agranat) utilisée dans les cuves de teinturiers. Le bleu obtenu est clair, on peut le qualifier de bleu azur.

Isatis tinctoria, photo de Matt Lavin, Flickr, CC BY-SA 2.0
Les hommes ont vite remarqué une autre vertu de la Guède, insecticide cette fois, due à la présence de composés organiques qui rebutent les insectes, mais aussi les mammifères, les oiseaux, les mollusques, les invertébrés aquatiques, et même les autres plantes. Cela explique sans doute d’ailleurs la propagation d’Isatis tinctoria dont je me rappelle avoir trouvé des plants dans un champ qui n’avait pas grand-chose à voir avec ce type de culture. Les paysans, qui ne perdaient rien, ont vite récupéré les fonds de cuve de guède, désireux de couvrir de ce bleu si particulier charrettes, brouettes, portes, volets, fenêtres, portails et jougs de bœufs, afin de lutter contre les mouches et les moustiques, vecteurs de maladies. La situation était particulièrement préoccupante dans les pays de marais où sévissait le paludisme. C’est ainsi que nos campagnes et certains de nos rivages se sont couverts de bleu.
Dès la fin du Moyen Age, le commerce du pastel est menacé par les importations de plus en plus importantes d’indigo venu d’Asie, dont le pouvoir colorant est très supérieur à celui de la guède. En dépit de mesures protectionnistes, celle-ci doit s’effacer peu à peu devant son concurrent exotique. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la teinture à l’indigo est devenue générale dans toute l’Europe. Dans le même temps, les colorants artificiels apparaissent. C’est le cas du bleu de Prusse mis au point au début du XVIIIe siècle à Berlin. Ce nouveau produit est rapidement utilisé pour obtenir des bleus et des verts vifs. Mélangé à du sulfate de baryte, il prend la place de la guède sur les charrettes. C’est le nouveau bleu charron.
Entre ciel, terre et mer
En février 1888, Vincent van Gogh arrive à Arles, après avoir passé deux années à Paris. Il est fasciné par les ruines de l’abbaye de Montmajour qui se dressent au dessus d’une vaste plaine. En mai 1888, il entame une série de dessins, la série Montmajour. Dans son célèbre tableau intitulé La Moisson (ou La Plaine de la Crau), il représente un champ de blé avec, au centre de la toile, une charrette bleue. Il ajoute un peu plus loin une autre charrette bleue, tirée par des chevaux. Une troisième, sur la droite du tableau, ne semble pas peinte, du moins pas de la même couleur. Avec cette œuvre de , Van Gogh désire représenter l’été. Les couleurs chaudes des champs de blé contrastent fortement avec le ciel bleu et les champs de lavande bleu-violet des Alpilles, champs qui entourent aussi l’abbaye. En évoquant La Moisson, Vincent écrit à son frère Theo : Il faut que j’arrive à la fermeté de couleur que j’ai dans cette toile qui tue les autres. Alors peut-être, je suis sur la piste et mon œil se fait-il à la nature d’ici. Attendons encore pour en être sûr.

La Moisson, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam
Un court séjour, fait aux Saintes-Maries-de-la-Mer peu après, marque une étape importante dans l’œuvre de Van Gogh qui veut apprécier l’effet d’une mer bleue et d’un ciel bleu. Il découvre la Méditerranée et ses couleurs changeantes, comme les maquereaux, on ne sait pas toujours si c’est vert ou violet, on ne sait pas toujours si c’est bleu, car la seconde après le reflet changeant a pris une teinte rose ou grise. Sa première toile aux Saintes-Maries est excessivement bleue : le ciel, la mer, et même les voiles des bateaux sont bleutées. Aussi j’ai une exorbitante signature rouge parce que je voulais une note rouge dans tout ce bleu-vert.

La Mer aux Saintes-Maries, 1888, Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou
Il revient ensuite à Arles où il continue à s’intéresser à la vie des paysans, à l’instar de celui qu’il considère comme son maître, Jean-François Millet. Van Gogh achève Le Semeur au soleil couchant fin novembre 1888. En mai 1889, il quitte Arles pour Saint-Rémy-de-Provence, où il réalise La Méridienne (ou La Sieste). Dans cette œuvre, inspirée elle aussi par Millet, il représente deux paysans se reposant à l’ombre d’une meule de paille. Un peu plus loin, une autre meule protège du soleil un attelage, deux bœufs et une charrette bleue. Les bleus du ciel, de la charrette et des vêtements contrastent avec la couleur jaune du champ de blé.

La Méridienne, Musée d’Orsay
Le regain des charrettes bleues
En 1980, l’écrivain français René Barjavel (1911-1985) a publié La charrette bleue, un livre dans lequel il raconte l’histoire de ses parents et celle de son enfance provençale à Nyons, au temps de la Grande Guerre. Cet auteur est considéré comme le père de la science fiction en France. Pourtant, il se méfiait terriblement des progrès technologiques. Dans ce récit autobiographique, il se plaît dans l’évocation d’une France rurale, où se côtoient le boulanger, le charron, le rétameur et le paysan.
La charrette est un objet de fascination pour l’enfant qu’il était : Illy l’a fabriquée pièce à pièce, de ses mains. Il a taillé le bois de chêne, forgé les pièces métalliques, assemblé peu à peu les morceaux. C’est son métier. Il fait aussi des portes, des rampes d’escaliers, des meubles. Mais la charrette est un monument. Terminée, elle occupe tout le devant de son atelier, posée sur de lourds tréteaux. Elle attend ses roues pour prendre vie. Elle est longue, basse, nue, couleur de miel. Elle sent bon, elle sent l’arbre. Ses deux longs brancards, puissants, entre lesquels sera emprisonnée la masse vivante du cheval, s’élancent au-devant d’elle comme pour lui ouvrir son chemin dans les savanes ou dans les vagues. Elle a l’air d’une galère qui va prendre la mer. Quand il lui aura donné ses roues, Illy la peindra.
La charrette bleue est aussi le symbole d’une époque, celle où le paysan ne peut pas imaginer la camionnette, le tracteur, et le cercle infernal de dettes dans lequel la mécanisation, la production forcée, vont jeter les prochaines générations de paysans.
La mécanisation ne tue, cependant, pas le bleu des campagnes qui lui restent longtemps fidèles. Les plaques de cochers, placées aux carrefours sur les murs ou sur des poteaux de 2, 5 m de haut afin d’indiquer directions et distances, restent longtemps en place. Celles que l’on peut voir encore aujourd’hui sont souvent rouillées, mais elles étaient d’un bleu profond sur lequel ressortaient bien lettres et chiffres blancs en relief. Les vieux tracteurs portent souvent un bleu gris reconnaissable entre tous.

Lectoure (Gers, France), plaque de cocher (XIXe s.), auteur Morburre, 2014, CC BY-SA 3.0

Vieux tracteur, auteur Valérie Kuki, 2019, Flickr, CC BY-NC-SA 2.0
À la fin du XXe siècle, le livre de Barjavel relance la mode des charrettes bleues aussi bien dans les espaces communaux que dans les jardins des particuliers. Chargées de fleurs, elles embellissent nombre de carrefours. Actuellement, une filière du pastel s’est reconstituée dans le Sud-Ouest de la France. Le pigment extrait du Pastel des teinturiers a permis de produire toute une gamme de produits nécessaires à la teinture, comme à la peinture.

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