Villa del Balbianello, Lac de Côme
Le Cyprès
Un marqueur du paysage
Je n’ai longtemps connu que le Cyprès de Provence (Cupressus sempervirens), la flamme des paysages provençaux et toscans. Il existe, cependant, d’autres espèces de cyprès, une vingtaine en fait. Citons, entre autres, les cyprès de l’Atlas, de l’Himalaya, de Chine, de l’Arizona, de Lambert. Mentionnons encore deux autres espèces, utilisées bien souvent (trop souvent ?) par les propriétaires soucieux de clore efficacement leur terrain : le Cyprès de Leyland (Cupressus ×leylandii), un hybride apparu spontanément dans un parc du pays de Galles au XIXe siècle, et le Cyprès de Lawson (Chamaecyparis lawsoniana), un faux cyprès. Tous les cyprès n’ont pas la forme érigée du Cupressus sempervirens, dont le port résulte d’une sévère sélection humaine. Ils peuvent avoir une allure beaucoup plus désordonnée. Si le Cyprès est un arbre utile, il est aussi très symbolique. Il évoque à la fois la mort et l’immortalité de l’âme. Vêtu le plus souvent de vert sombre, c’est un compagnon sévère qui mérite d’être appréhendé avec patience et respect. Beaucoup d’artistes ont été inspirés par ce bel arbre. Guillaume Apollinaire écrit dans Enfance : Et pour moi les cyprès n’étaient que des quenouilles / Et mon jardin un monde où je vivais exprès / Pour y filer un jour les éternels cyprès
Un arbre toujours vert
Le Cyprès appartient à la famille des Cupressacées. C’est un conifère, il produit des fruits en forme de cônes, mais ne porte pas d’aiguilles. Ses feuilles, rudimentaires, en forme de petites écailles arrondies ou quadrangulaires, sont très petites. Il leur manque un vrai limbe et surtout un pétiole. Ces feuilles sont disposées en rangées et recouvrent complètement les rameaux. Elles secrètent un enduit protecteur contre le soleil, ce qui permet à l’arbre de supporter la sécheresse.
Chatons mâles et femelles se trouvent sur le même rameau. Au mois de janvier ou février, le Cyprès libère de véritables nuages de pollen, un phénomène que redoutent tous les allergiques. Le fruit mûrit en deux ans. Les cônes du Cyprès de Provence sont globuleux, quasiment dépourvus de pédoncule, composés d’une dizaine d’écailles (piquées sur un noyau central) et de couleur gris-brun. Le Cyprès de Leyland, par contre, est presque toujours stérile, il se reproduit par bouturage.
Il faut noter que le Thuya (Thuja) n’est pas un cyprès. Il lui ressemble beaucoup, mais s’en distingue par ses feuilles aplaties, la disposition de ses rameaux et ses cônes allongés. En fait, il ressemble surtout aux faux-cyprès du genre Chamaecyparis, au Cyprès de Lawson par exemple, dont les cônes arrondis sont moins gros que ceux des vrais cyprès.
Le feuillage plaqué des cyprès laisse circuler très peu d’air, ce qui procure aux arbres une certaine protection face aux flammes. De plus, ils ont appris à se protéger du feu et à communiquer entre eux. À l’approche d’un feu, ils dégazent. Leurs substances inflammables parviennent aux autres cyprès, qui prévenus du danger, dégazent à leur tour.
Les cyprès peuvent vivre plus de 500 ans.
Un arbre utile
Si les feuilles du Cyprès sont petites, elles ne tombent pas en hiver. L’arbre produit donc de l’oxygène tout au long de l’année. Il capte et stocke de grandes quantités de CO2.
En Provence, les haies de cyprès protègent les cultures du vent depuis fort longtemps. Les jardiniers, qui prisent leur feuillage épais et persistant en hiver, les utilisent pour échapper aux regards des voisins. Les cyprès remplacent de plus en plus les thuyas, trop sensibles aux maladies et souvent attaqués par un insecte parasite, le Bupreste. Il faut noter, cependant, que le Cyprès de Leyland peut devenir très grand et poser des problèmes de voisinage. Le contact de sa sève avec la peau serait, en outre, susceptible de provoquer des irritations.
Les haies de cyprès attirent certains oiseaux, comme le Chardonneret élégant qui aime construire son nid au cœur de feuillages épais. Il est plaisant d’admirer chez soi ce passereau reconnaissable à sa tête rouge écarlate et aux plumes jaune vif, mais attention, les haies monospécifiques, qui n’attirent qu’un nombre limité d’espèces, sont maintenant un peu passées de mode. Le béton vert ne fait plus vraiment recette.

Photographie de Grégory Delaunay de Pixabay
Le bois de cyprès est l’un des plus résistants qui soit, il peut rester immergé des siècles durant. Il a été longtemps utilisé pour construire des navires, monter des charpentes, fabriquer meubles et sarcophages. Les joueurs de flamenco utilisent encore une guitare à l’âme de cyprès, qui rend un son aigu et sec.
Un arbre symbolique
Le Cyprès viendrait d’Asie Mineure ou des bords de la Méditerranée. Son nom de Cyprus suggère même une origine chypriote.
À l’époque de Zoroastre (premier ou deuxième millénaire avant J. C., Nord ou Est de l’Iran actuel), le Cyprès était considéré comme un symbole de vérité, d’intégrité et de beauté. Sa forme de flamme symbolisait le feu générateur. Il représentait l’Arbre de Vie, à l’origine des plantes et des animaux du monde, qui se trouvait au centre du paradis persan.
Dans la mythologie greco-romaine, le Cyprès est lié à la métamorphose et au deuil. Ovide raconte dans le livre X des Métamorphoses que Cyparisse, jeune homme aimé d’Apollon, tua accidentellement son cerf apprivoisé. Il en fut si inconsolable que le dieu dut le transformer en arbre, un cyprès.
Dans les champs de Carthée errait un cerf fameux consacré aux Nymphes de ces contrées. […] Mais qui l’aima plus que toi, jeune Cyparissus, le plus beau des mortels que l’île de Cos ait vu naître ? Tu le menais dans de frais et nouveaux pâturages ; tu le désaltérais dans l’eau limpide des fontaines : tantôt tu parais son bois de guirlandes de fleurs ; tantôt, sur son dos assis, avec un frein de pourpre, tu dirigeais ses élans, tu réglais sa course vagabonde. […]
Couché sur le gazon, dans un bocage épais, le cerf goûtait le frais, le repos, et l’ombre. Cyparissus imprudemment le perce de son dard ; et le voyant mourir de cette blessure fatale, il veut aussi mourir. Que ne lui dit pas le dieu du jour pour calmer ses regrets ! Il lui représente en vain que son deuil est trop grand pour un malheur léger. Cyparissus gémit, et ne demande aux dieux, pour faveur dernière, que de ne jamais survivre à sa douleur. […] Apollon soupire. « Tu seras toujours, dit-il, l’objet de mes regrets. Tu seras chez les mortels le symbole du deuil et l’arbre des tombeaux. »

Tableau de C-M Dubufe, 1821, musée Calvet
C’est ainsi que le Cyprès serait devenu un arbre funéraire. De fait, les Étrusques plantaient déjà des cyprès autour de leurs nécropoles, croyant que ces arbres facilitaient le voyage des âmes vers l’autre monde. Cette tradition s’est répandue par la suite dans tout le monde méditerranéen où il est devenu aussi paradoxalement symbole de bienvenue.
Pour les chrétiens, le Cyprès symbolise l’immortalité de l’âme et l’espérance de la résurrection. En terre d’islam, il représente l’âme humaine qui reste droite et fidèle à sa nature divine.
Les peintres de la Renaissance se sont servis du vert profond et de la silhouette effilée du Cyprès pour structurer leurs paysages et inviter à l’élévation spirituelle. Ils ont sans doute contribué à diffuser le Cyprès dans l’aire méditerranéenne. L’arbre est certes un marqueur du paysage, mais c’est un marqueur voulu par les hommes et somme toute assez dépendant d’eux.
Les cyprès me préoccupent toujours, je voudrais en faire une chose comme les toiles des tournesols, parce que cela m’étonne qu’on ne les ait pas encore faits comme je les vois. C’est beau, comme lignes et comme proportions, comme un obélisque égyptien. Et le vert est d’un ton particulièrement raffiné. C’est la tache noire dans un paysage ensoleillé mais elle est une des notes noires les plus intéressantes, les plus difficiles à taper juste, que je puisse imaginer. Or il faut voir ici les cyprès par rapport au bleu, ou pour mieux dire dans le bleu. Vincent van Gogh, lettre à Théo , 25 juin 1889

Cyprès de Van Gogh, Metropolitan Museum of Art


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Kunstmuseum Solothurn, Soleure
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