Papier peint Art nouveau (1890-1910), à motifs disposés en quinconce de fleurs stylisées hybrides à tiges élancées, impression industrielle avec peu de couleurs, ce qui n’empêche pas un beau rendu visuel.
À la découverte du papier peint
Un patrimoine à conserver
Il me faut bien vous l’avouer, je ne m’y connais pas vraiment en papiers peints. Je n’étais même pas sûre de les aimer vraiment, jusqu’à ce que je rencontre Hélène Charbey, qui m’a permis d’avoir un nouveau regard sur les couleurs et leurs subtilités. Mes articles sur le bleu charron et les indiennes lui doivent beaucoup. Il faut noter d’ailleurs que les papiers peints s’inspirent techniquement et stylistiquement des indiennes. Les papiers peints sont toujours actuellement appelés peints, à tort. Au XVIe siècle, l’impression des papiers de tenture utilise des techniques de gravure sur bois. Le papier peint, tel que nous l’entendons aujourd’hui, est fabriqué et commercialisé à partir du milieu du XVIIIe siècle. Les manufacturiers utilisent alors l’impression à la presse à bras et des couleurs très lumineuses à la détrempe. Au XIXe siècle, de nombreuses machines à imprimer sont mises au point. L’impression au cylindre à vapeur date de 1840. La production s’accroît de manière considérable et le papier peint se démocratise progressivement. Les manufacturiers combinent plusieurs techniques afin d’obtenir des effets spéciaux. Le papier peint passe maître dans l’art du trompe-l’œil, il peut imiter aussi bien un mur de béton tagué qu’un paysage naturel. Si à la fin du XXe siècle, l’intérêt pour ce type de revêtement s’estompe, designers et grand public lui portent de nouveau un intérêt certain. Du point de vue patrimonial, la restauration des papiers peints permet de retrouver l’atmosphère d’une époque et d’appréhender de façon plus fine arts et thèmes décoratifs.
Hélène Charbey restaure ici un papier peint d’une belle demeure de Vic-sur-Cère (Cantal). Diplômée de l’Institut Français de Restauration des Œuvres d’Art, elle crée son entreprise en 1989, s’installe par la suite dans le faubourg Saint-Antoine, quartier de prédilection des grands noms du papier peint, comme Réveillon ou Dufour. En 2013, elle quitte Paris pour Mur-de-Barrez (Aveyron) et continue son activité dans les maisons historiques de toute la France. Photo, La Montagne, 11 septembre 2017.
Au croisement des cultures
Selon la tradition, c’est au début du IIe siècle de notre ère que le papier aurait été inventé. Il semble, cependant, que cette découverte majeure ait été faite quelques siècles plus tôt. Après l’invention du papier, vint celle du papier peint, véritablement peint. Dater cet événement est une fois de plus assez difficile. Une chose est sûre, ce genre de papier existait à la fin du XIIIe siècle. Marco Polo a décrit, en effet, dans le Devisement du monde, les riches intérieurs chinois ornés de papiers peints au pinceau. Il nous faut remonter encore le cours de l’histoire pour dater plus précisément les débuts de l’histoire du papier peint. Ils datent sans doute d’avant l’an 1000, certains disent même du VIIIe siècle. Les feuilles de papier peintes à la main n’avaient pas forcément au départ un but décoratif. Elles servaient aussi à isoler et à cacher les défauts des murs.
En Europe, les papiers dominotés, à l’histoire assez méconnue, seraient apparus au XVIe siècle, voire à la fin du Moyen Age, pour produire images pieuses, calendriers, cartes à jouer, garnitures de coffres, couvertures d’attente des livres. A partir du XVIIe siècle, ils gagnent les murs.

Superposition de deux papiers peints présents dans un placard de l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry (Aisne). Dans la partie supérieure se trouve le plus ancien, un papier dominoté de la fin du XVIIIe siècle. En dessous, un papier peint du XIXe siècle, inspiré des indiennes.
Quant aux papiers peints chinois, ils étaient exportés par la Route de la Soie et les routes maritimes. Ils ont atteint l’Europe au XVIe siècle. Ils étaient, cependant, extrêmement coûteux. C’est l’Angleterre qui s’est lancée la première dans la production de papiers peints. Il faut bien dire qu’il s’agissait aussi pour elle de remplacer les tapisseries de Flandre et d’Arras, devenus inaccessibles du fait des conséquences diplomatiques de l’excommunication d’Henri VIII. C’est ainsi qu’apparurent les papiers peints floqués, qui cherchaient à imiter textiles d’ameublement, soieries ou tissus damassés.
Au XVIIe siècle, les compagnies commerciales maritimes importaient indiennes et papiers peints en Europe. Ces papiers étaient à l’origine principalement des cadeaux, accompagnant les commandes de porcelaines, meubles et autre objets très demandés. Ils étaient ornés de compositions essentiellement florales dans lesquelles évoluaient personnages et oiseaux merveilleux. La possibilité qu’ils donnaient de créer de longs décors explique leur succès dans les salons européens, en particulier en Angleterre.
L’histoire du papier peint prit un virage déterminant en France au siècle des Lumières. Les Français, lassés par les ornements classiques, montrèrent, en effet, de plus en plus d’intérêt pour les décors exotiques et les chinoiseries, comme le montrent les œuvres d’Antoine Watteau (1684-1721), de François Boucher (1703-1770), ou de Christophe II Huet (1700-1759). Ce dernier a peint, en 1735 et 1737, la Petite et la Grande Singerie du château de Chantilly. Ces peintures sur lambris, miraculeusement conservées, mêlent le thème de la singerie à celui plus récent de la chinoiserie. Les chinoiseries à paysages furent une source d’inspiration pour les premiers artisans du papier peint panoramique.
Jean-Baptiste Réveillon (1725-1811), installé faubourg Saint-Antoine, est célèbre dans l’histoire du papier peint grâce au savoir-faire de ses dessinateurs et de ses artisans. La splendeur de ses motifs à l’arabesque a fait la renommée de la maison Réveillon qui obtint en 1783 le privilège de manufacture royale. Après avoir subi en avril 1789 les prémisses révolutionnaires, elle reprit malgré tout ses activités, avant d’être vendue en 1792 à Jacquemart et Bénart. Joseph Dufour (1754-1827), quant à lui, est connu pour avoir révolutionné l’art de la décoration intérieure avec ses tentures paysages qui permettaient de créer des décors continus sur les murs. Il nous faut parler, encore, de Jean-Henri Dollfus (1724-1802), co-fondateur de la première manufacture d’indiennes à Mulhouse. Si Dollfus et ses associés se consacrèrent au départ à la fabrication d’indiennes, ils décidèrent en 1790 de se diversifier dans la production de papiers peints. En 1795, l’affaire passa dans les mains de Hartmann Risler qui se laissa persuader par son associé, Jean Zuber (1773-1852), de transférer l’entreprise à Rixheim, dans l’ancienne commanderie de l’ordre des chevaliers teutoniques. Zuber devint totalement propriétaire de l’entreprise en 1802. Grâce à des procédés techniques innovants et des qualités artistiques remarquables, la manufacture Zuber a connu un essor exceptionnel tout au long du XIXe siècle. Connue jusqu’à nos jours pour ses décors panoramiques, elle est aussi célèbre pour son importante collection de dessins pour papiers peints.
En 1983, un Musée du papier peint s’est ouvert dans l’aile droite de l’ancienne commanderie. Il conserve les collections de la manufacture, des ensembles provenant de l’ancien Musée Industriel de Mulhouse, et de nombreux pièces issues d’achats ou de dons. Plusieurs panoramiques de la manufacture Zuber sont conservés dans les combles. Hélène Charbey a participé en 2022 à la dépose de deux d’entre eux, Les Vues de la Grèce moderne, 1829, et Les Zones terrestres, 1855. Des travaux étaient prévus dans la toiture, il fallait mettre à l’abri ces immenses tableaux de papier impossibles à réimprimer.
Des restaurations nécessaires
De nombreux dangers, d’origine naturelle ou humaine, menacent les papiers peints anciens. Les papiers antérieurs à 1840 et imprimés à la main sont de bien meilleure qualité que ceux qui leur sont postérieurs imprimés au cylindre. Les matériaux utilisés avant 1840 sont, en effet, plus stables (pâte chiffon, pigments naturels, colle de peau et blanc de Meudon). Les papiers plus récents sont plus fins et peuvent comporter une partie assez importante de pâte bois.
L’exposition à la lumière et l’humidité sont les dangers principaux. La lumière provoque une décoloration irréversible et donne un aspect discordant et disharmonieux à l’ensemble de la pièce exposée. Les pigments, sous l’action des ultras violets, se dégradent et perdent de leur intensité. L’humidité favorise le développement des insectes. Les lépismes, plus communément appelés poissons d’argent, ont un appétit particulier pour la cellulose et la colle. Ils grignotent le papier. L’humidité présente un autre danger : conjuguée à la poussière, elle favorise les moisissures.
Le manque d’adhérence entre les différentes strates qui constituent la couche colorée peut provoquer une perte de matière. La couche picturale disparaît et le support est mis à nu. L’intervention humaine peut être très négative. Sans aller jusqu’à parler de déchirures, d’arrachement, ou de vandalisme , des ajouts décoratifs mal pensés provoquent des notes discordantes sur le décor initial.
La rénovation des papiers peints anciens nécessite l’intervention d’un ou de plusieurs experts. Il s’agit dans un premier temps de faire l’inventaire des dégâts et d’en répertorier les causes. Souvent, les papiers peints les plus intéressants se cachent sous des strates de revêtements plus récents. Ces ajouts successifs doivent être datés. L’analyse de la composition des papiers, des pigments et des décors permet d’établir une chronologie. La dépose des papiers peints est souvent nécessaire. Des techniques japonaises sont de plus en plus utilisées dans ces travaux de restauration. Le papier kozo, aux longues fibres, stoppe par exemple les déchirures.
La restauration des papiers peints permet de faire des corollaires intéressants avec l’histoire des arts. Ainsi en est-il avec les papiers peints de la bastide du Jas de Bouffan, demeure des Cézanne de 1859 à 1899, à l’ouest d’Aix-en-Provence. Pendant quarante ans, Paul Cézanne a pu y pratiquer son art. Il y a fait le portrait des membres de sa famille et des paysans du domaine agricole qui dépendait du Jas. La femme à la cafetière peinte en 1895 est particulièrement intéressante pour le sujet qui nous intéresse. La femme, la tasse et la cafetière sont représentées d’une façon très simplifiée qui annonce le cubisme. Les volumes sont adoucis à gauche par les fleurs d’un papier peint. Un papier semblable a été retrouvé au Jas de Bouffan, ce qui permettrait d’avancer que ce portrait a été réalisé dans ce lieu cher aux Cézanne. Ce tableau montre aussi l’engouement du XIXe siècle pour les papiers peints.
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